Témoignage écrivain public

Chris est écrivain public. Il a bien voulu me raconter son métier pour que je vous le partage ! Vous trouverez ici son témoignage complet en brut.

Comment définirais-tu « écrivain public » ?

L’écrivain public, ou « conseil en écriture » ou « conseil en communication écrite » sous ses appellations plus modernes, est un professionnel du rédactionnel qui écrit pour et avec autrui. C’est sans doute dans son rôle d’aide aux populations les plus défavorisées, hérité de l’époque où les personnes illettrées faisaient appel à lui pour rédiger leurs courriers, que le métier est le plus (re)connu. La réalité du terrain est pourtant loin de l’y cantonner. Aujourd’hui, les écrivains publics ont pénétré tous les secteurs de l’écrit. On les trouve dans les services de communication des entreprises, dans les cabinets de rédaction de discours politiques et même aux places de correcteurs dans les maisons d’édition. Certains deviennent aussi animateurs d’ateliers d’écriture ou biographes en recueillant et en mettant en forme les témoignages de personnes qui souhaitent laisser leur mémoire en héritage.

Un écrivain public peut choisir de brasser large ou au contraire de se spécialiser dans un domaine particulier (par exemple la biographie).

Dans tous les cas, il a le rôle d’un passeur : passeur de mots, passeur de mémoire, passeur de plaisir lorsqu’il met sa casquette d’animateur d’ateliers. D’un point de vue social, son rôle est carrément primordial car il est l’un des partenaires privilégiés des travailleurs sociaux.

Peux-tu nous présenter ton parcours de formation ? Qu’est-ce qui t’a conduit-e à ce métier ?

Je voulais faire des études de lettres, mais je savais qu’elles offraient peu de débouchés et je ne voulais pas être professeur-e. J’ai donc choisi les études qui me paraissaient s’en rapprocher le plus et qui promettaient une bonne insertion professionnelle : des études de droit.

Après avoir obtenu mon master de juriste d’entreprise, j’ai travaillé pendant un an à Nice en tant que consultant-e en droit du travail. Cette expérience m’a donné le déclic. Mon travail ne me faisait pas du tout vibrer. En bannissant la moindre expression créative et en se pratiquant dans l’isolement d’un bureau, la profession de juriste était bien trop conventionnelle pour que je puisse m’y épanouir.

J’écris depuis de nombreuses années des histoires de fiction dans mes genres de prédilection :  science-fiction, fantastique et fantasy. J’ai animé et administré pendant 8 ans un forum RPG avec pour grand objectif d’offrir aux gens l’évasion dont nos vies quotidiennes, écrasées par les impératifs familiaux et professionnels, manquent parfois cruellement. Sous-jacente, préexistait également ma volonté de rendre la pratique de l’écriture moins douloureuse aux autres, de leur en faire don comme instrument de plaisir. Sans le savoir, j’étais en train d’assister aux premières manifestations de l’élan qui me porterait jusqu’au métier d’écrivain public.

Pour moi qui possède un goût prononcé pour le contact humain, et chez qui celui d’écrire des histoires s’est développé très jeune, avoir choisir le métier de juriste c’était un peu comme m’être jeté-e vivant-e dans une tombe. Ça ne me correspondait pas, j’avais besoin de relationnel, d’actions sur le terrain, d’avoir un métier qui fasse sens sur le plan humain.

Du coup j’ai cherché les métiers qui alliaient écriture et relationnel, et le métier d’écrivain public a surgi. Grâce à des recherches sur internet j’ai pu voir qu’il existait plusieurs formations, dont celle du CNED (Centre National d’Enseignement à Distance), à laquelle je me suis directement inscrit-e, mais aussi une formation en deux ans à Toulon et une autre à la Sorbonne en un an. Ma décision a été vite prise : ce serait la Sorbonne ou rien. La profession d’écrivain public n’étant pas réglementée, n’importe qui peut s’installer à son compte et cela engendre une concurrence terrible. Le diplôme de la Sorbonne devait me permettre d’affiner mes compétences rédactionnelles et d’en d’acquérir de nouvelles, mais aussi d’asseoir ma légitimité de professionnel-le.

Peux-tu nous parler de la formation de la Sorbonne ? Comment peut-on l’intégrer ?

Intégrer la formation se fait d’abord sur présélection sur CV et lettre de motivation. Si la candidature est retenue, on reçoit une convocation pour passer le concours composé d’une épreuve écrite et d’une épreuve orale.

L’écrit est un exercice plus redoutable qu’il n’en a l’air : il s’agit de faire un résumé de texte. C’est un exercice très spécifique, il faut vraiment s’y préparer. Du coup, je m’entraînais le soir chez moi en rentrant du boulot (entre la fin de mon contrat à Nice et mon entrée à la Sorbonne, j’ai travaillé comme technicien-ne de greffe au Tribunal de commerce de Douai) en continuant à suivre la formation CNED en parallèle.

Quant à l’oral, il consiste en un entretien pendant lequel il vous faut convaincre le jury de vos motivations ainsi que de la solidité et la faisabilité de votre projet professionnel.

Comment valide-t-on la formation ? Contrôle continu, assiduité ?

Pour valider son année, il faut remplir trois conditions :

– Avoir la moyenne à toutes les unités d’enseignement (je ne sais plus s’il y a compensation, cela change tous les ans).
– Avoir la moyenne à la soutenance de son mémoire courant juin.
– Avoir réalisé au moins 420 heures de stage.

Cette confrontation permanente entre la théorie et la pratique tout au long de l’année fait tout l’intérêt et toute la richesse de cette formation. Cela permet de se confronter à la réalité et de voir si le métier est vraiment fait pour nous. On exerce dans les conditions réelles de l’écrivain public en cabinet libéral (donc le bien souvent en toute autonomie). Mais que les plus anxieux se rassurent, l’équipe professorale est très présente et vole à notre secours en cas de gros pépin.

Peut-on vivre de ce métier ? Peux-tu nous parler de la rémunération ?

Il existe quelques (rares) postes d’écrivains publics salariés dans des structures à vocation sociale ou des mairies. Pour certains, c’est le Saint Graal, mais beaucoup d’autres ne veulent même pas en entendre parler. Beaucoup des écrivains publics de ma connaissance sont des personnes en reconversion professionnelle, qui ont des années d’expérience en entreprises derrière elles et qui cherchent à retrouver un travail qui ait du sens en embrassant cette vocation. Même si tou-te-s celleux qui se sont lancé-e-s en libéral ont été unanimes sur les difficultés d’être à son compte (au moins 3 ans avant d’avoir une clientèle fidèle et de pouvoir se dégager un SMIC), iels ne voudraient retourner au salariat pour rien au monde. Ce n’est pas cette profession qui fait rentrer une entreprise au CAC 40, mais le fait de pouvoir organiser son travail comme on l’entend et d’être libre de fixer nos propres prestations et tarifs est assez précieux pour que ça vaille le coup de surmonter tous les obstacles. Les tarifs de l’écrivain public en libéral varient énormément d’un professionnel à un autre et j’invite les personnes intéressées par la question à consulter plusieurs vitrines d’écrivains publics sur internet pour se faire une idée.

Bien sûr, le cas des écrivains publics embauchés dans les services de communication des entreprises ou dans les maisons d’édition est à part parce qu’ils se glissent dans la peau d’autres professionnels que sont les rédacteurs-web et les correcteurs, et ils reviennent alors à une relation de travail classique, avec le salaire des branches concernées.

Dans quelles structures l’écrivain public est-il amené à exercer ?

C’est si varié que je vais à coup-sûr en oublier. Pêle-mêle : médiathèques et bibliothèques, écoles, mairies, tribunaux, maisons du droit, maisons pour tous, centres d’actions sociales, administrations diverses (comme la CAF)…

L’écrivain public peut bien sûr aussi exercer depuis chez lui ou directement au domicile du client.

En ce qui me concerne, je suis intervenu-e pour le compte de pas moins de 4 structures durant cette année de formation.

Je travaille pour la Mairie de Paris en tenant des permanences sociales à la bibliothèque Vaclav Havel (18e) et à la bibliothèque Louise Michel (20e).

Je suis tous les mardis et mercredis à Vaclav Havel où les usagers viennent me solliciter pour que je les aide dans leurs démarches administratives ou pour leur CV et lettres de motivation. Les prestations que j’entends dans « démarches administratives » sont très variées : demandes de logement, déclaration d’imposition, demande de CMU, de carte vitale… Et beaucoup de problématiques en lien avec le droit des étrangers aussi car un nombre important de réfugiés et demandeurs d’asile fréquente cette bibliothèque.

À Louise Michel, les permanences se tiennent tous les samedis en collaboration avec l’un de mes collègues de promotion (big-up Alain ! Et à tous les camarades de promotion qui lisent ces lignes). Le public y est un peu moins précaire mais les demandes de logement sont fréquentes aussi. Je découvre la région parisienne cette année et je dois dire que je suis sidéré-e par la crise du logement à Paris. Certaines personnes, qui sont pourtant reconnues prioritaires par DALO attendent d’être relogées depuis plus de 10 ans ! En attendant, les familles doivent continuer à vivre dans des appartements vétustes et/ou minuscules et implosent…

Durant les vacances de février, j’ai aussi animé un atelier d’écriture pour les enfants à la bibliothèque. Mon objectif était de leur faire apparaître l’écriture autrement que sous l’aspect contraignant imposé par l’école en leur proposant des petits jeux ludiques.

En parallèle de ces missions, j’ai commencé en janvier à animé un atelier d’écriture pour adultes deux fois par mois dans un café-restaurant de Villejuif. J’avais un objectif bien précis en concevant ce projet : aider les gens à prendre conscience de leur potentiel créatif. Je suis intimement convaincu-e que tous les êtres humains sont doués d’imagination, mais que le cadre institutionnel (école, entreprise…) frustre l’expression de cette créativité. Beaucoup se censurent avant même d’avoir essayé (« je ne suis pas fait-e pour ça, je me suis arrêté-e au bac »), d’autres abandonnent après que de sévères critiques aient réactivé les vieux schémas scolaires en dormance dans leur cerveau et découragé leur élan créatif.

En 12 ateliers de 2 heures, je proposais donc à mes participants de « découvrir leur potentiel » en laissant leur écriture les surprendre à travers des propositions variées construites autour d’un thème journalier.

J’ai également eu l’occasion d’animer un deuxième atelier d’écriture pour enfants durant le salon du livre jeunesse de Villejuif, pour le compte de la librairie Points Communs.

Enfin, j’ai aussi pu m’exercer à l’activité de biographe en composant un recueil de témoignages sur les personnes non-binaires (personnes dont le genre n’est ni exclusivement homme ni exclusivement femme). J’ai trouvé les participants par un appel sur les réseaux sociaux.

 Ton recueil de témoignage est-il disponible quelque part ? 

Pas pour l’instant. À la base il devait faire l’objet d’une publication par voie classique d’édition, mais après discussion avec mes profs et les interviewés, on s’est dit que cela desservirait finalement notre objectif. Le but du recueil est d’améliorer la visibilité des personnes non-binaires et de permettre à celles qui se poseraient des questions sur le sujet de voir comment on vit en étant non-binaire. La publication des témoignages sur internet (autrement dit une diffusion gratuite et rapide), via mon futur blog littéraire et militant, nous a paru plus approprié. Le blog ouvrira en janvier 2018.

Si quelqu’un voulait se lancer dans ce métier ? Que conseillerais-tu ? 

De suivre une formation adéquate, si possible celle de la Sorbonne qui explore toutes les facettes du métier en proposant une palette de matières extrêmement variées (liste non exhaustive : rhétorique, techniques d’écriture, informatique, ateliers de la biographie, sociologie de l’écriture, linguistique, psychosociologie…). Les gens pensent souvent que pour être écrivain public, il suffit de savoir écrire, mais c’est faux. On ne s’improvise pas biographe, pas plus qu’on ne s’improvise travailleur social. Il faut connaître un minimum les organismes en place, les procédures administratives et les lois pour pouvoir expliquer aux usagers leurs droits et les accompagner au mieux dans leurs démarches.

Tu parles de sévères critiques dans les ateliers d’écriture de qui / d’où proviennent-elle ?

Attention, les sévères critiques ne sont pas dites DANS les ateliers (ou c’est que l’animateur fait mal son travail), mais à l’extérieur. C’est le prof de français qui répand son encre rouge sur votre copie en soulignant des groupes de mots et en ponctuant les marges de « mal dit », « incorrect ». C’est l’ami / le collègue / la tata à qui vous osez enfin montrer l’une de vos productions, après des années d’écriture clandestine, qui vous lamine et vous dit dans des termes à peine plus diplomates que ce vous faites c’est vraiment de la merde et qu’il vaut mieux que vos ambitions d’écriture s’arrêtent ici pour votre bien et celui de l’humanité.

Beaucoup des participants de mes ateliers ont reconnu avoir du mal à se lâcher dans l’écriture avant d’atterrir entre mes mains à cause des critiques passées reçues (surtout durant leur cursus scolaire) et qui ressortent même 10, 20 voire 50 ans plus tard ! On imagine pas le mal que l’école peut faire dans la confiance des futurs adultes qu’elle forme. Elle s’acharne à mouler les esprits selon son modèle et exige des enfants qu’ils s’expriment avec ses mots à elle.À ce propos, je recommande l’excellent et touchant livre d’Elisabeth Bing : « Et je nageai jusqu’à la page », dans lequel elle relate son travail (c’est la pionnière des ateliers d’écriture) avec des enfants caractériels laissés pour compte du système scolaire.

L’atelier d’écriture tel que je le conçois a pour fonction (entre autres) de réconcilier tous ces adultes avec l’enfant ou l’adolescent frustré dans leur écriture qu’ils ont pu être. Dans l’atelier, la bienveillance est de mise, on doit être prêt à tout entendre, à tout accepter de soi et des autres pour que chacun puisse écrire au plus proche de ce qu’il est. J’ai à cœur à chaque nouvelle séance de rappeler aux gens qu’ils sont tous légitimes autour de la table que nous occupons, qu’il n’existe pas de bonne ou de mauvaise façon d’écrire tant qu’on y prend du plaisir. Après bien sûr, un texte demande toujours des coupes, des améliorations qui représentent de longues heures de travail, mais ce n’est pas l’objet de l’atelier qui est de produire dans le plaisir en envoyant bouler le petit censeur qui vit en chaque écrivain.

Est-ce que tu comptes par la suite organiser des ateliers d’écritures sur internet ? 

Cela ne fait pas partie de mes projets immédiats (et puis 8 ans d’animation d’un forum RPG, ça compte déjà un peu non ?), mais pourquoi pas. J’ai du mal à voir ce que cela pourrait donner mais j’ai une amie écrivaine publique qui y songe très sérieusement, à voir si je la rejoins dans l’aventure.

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3 réflexions sur “Témoignage écrivain public

  1. latourneedelivres dit :

    C’était vraiment très intéressant, je dois avouer que je connaissais ce métier que de manière très vague. Je n’écris plus depuis longtemps, mais c’est très sympa de vouloir donner envie à des gens qui se sentent illégitimes d’écrire à travers des ateliers d’écriture ! Et de les aider dans leurs démarches administratives, c’est super important. (je suis en contrat aidé, et je côtoie mes collègues qui sont en difficulté de ce côté-là, ce n’est vraiment pas facile)

    J’espère qu’il nous donnera le nom de son futur blog aussi !

    Aimé par 1 personne

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