L’Histoire du mot autrice

Si vous avez lu quelques articles d’histoire naturelle de bibliophiles, vous avez dû constater, et peut-être même tiqué, sur l’usage du mot autrice. La première fois que je l’ai entendu, c’était dans la bouche de ma prof de français en première. Elle déclarait ce mot étant ridicule. Jeune, naïve et stupide, je me suis accordée avec elle. Pourtant aujourd’hui je l’utilise et j’espère qu’après cet article, vous l’utiliserez vous aussi ou du moins vous ne jugerez plus ce terme si ridicule !

Si le terme auteure est plus courant pour désigner une femme écrivaine, le mot autrice est pourtant bien plus ancien ! Auteure est un néologisme apparut au Québec dans les années 90, quand ils se sont rendu compte qu’il n’y avait aucun terme pour désigner un auteur au féminin. Pourtant, il y avait autrice, mais pendant des siècles des hommes se sont efforcés de faire disparaître ce terme. Ce n’est guère étonnant que personne n’en ait entendu parler jusque là ! Avant on parlait de poétesse, de philosophesse, de médecine, d’aprentisse, de clergesse, de cordière ou encore d’autrice. En retirant le féminin de tous ces mots, on va nier la possibilité que les femmes occupent ces métiers. Les mots ont un pouvoir très important sur l’esprit et en les masculinisant on rend le métier masculin. Une femme dans une telle fonction n’est donc plus la norme. On se retrouve donc à dire un auteur et une femme auteur. Comme si une femme qui écrit c’est rare. Sauf que l’on sait tous que c’est très loin d’être le cas.

Le terme autrice viendrait du latin auctrix. Toutefois, nous n’avons pas suffisamment de textes littéraires pour savoir si ce terme était utilisé durant la période classique. (Période qui comprend l’ensemble des textes écrits avant le Moyen-âge). L’usage d’auctrix apparaît dans des textes médiévaux. On le trouve dans les textes de Tertullien et de Saint Augustin entre autres. Dans leurs textes, l’autrice est porteuse de valeurs positives et créatrices d’histoire. Ce mot va exister sous sa forme latine ou française (autrice donc) à travers les siècles qui vont suivre. Dans l’Ancien Régime, il sera même utilisé dans des traités scientifiques. La première attaque aura lieu au IVe siècle où les grammairiens latins vont poser les premières règles concernant l’usage du féminin, donc de le limiter. Si le terme autrice est encore reconnu, on préfère utiliser le mot auteur pour désigner les deux genres. Cela va avoir un impact sur les générations futures qui vont se retrouver à déclarer que le terme auteur ne peut pas être féminisé. Pourtant le terme autrice n’a pas encore disparu. Plusieurs femmes à travers les siècles vont se déclarer autrice et il faudra donc attendre le XVIIe pour que sonne le glas du mot autrice.

Durant ce siècle, la langue est institutionnalisée. Tout comme la querelle des Anciens et des Modernes, le camp pro-autrice et anti-autrice vont se combattre à coup de textes. Malheureusement, c’est le camp anti-autrice qui va remporter cette victoire. Le terme réapparaît au siècle des Lumières, mais considéré comme un simple néologisme. On ne reconnaît donc pas son histoire et ses racines latines. De plus, l’usage de ce mot est débattu. Beaucoup considèrent qu’il n’est pas légitime de féminiser le terme auteur. Au XIXe siècle, des femmes vont se battre pour légitimer ce mot. Cela s’accompagne d’un désir de reconnaissance et de visibilité des femmes intellectuelles et artistiques. Sauf que l’Académie française considérant qu’une femme convenable ne doit pas être écrivaine refuse la féminisation. Aujourd’hui, ils disent que c’est inutile de féminiser ce mot… Néanmoins, ce mot gagne son entrée dans le Petit Robert en 2003, puis dans le dictionnaire Hachette en 2004.

Peu encore utilisé, ce terme est très critiqué, jugé ridicule et parfois considéré comme étant inventé. Pourtant il a une histoire de plusieurs siècles qui retrace la place des femmes dans la société et leur combat pour avoir l’égalité. Je préfère le terme autrice, car il est beaucoup plus fort qu’auteure. Auteure avec un e, c’est juste auteur auquel on rajoute un e pour dire : hey au fait, c’est une femme. Autrice désigne vraiment la femme. On ne crée par du féminin à partir du masculin, le féminin est l’égal du masculin avec ce terme. Pour moi, il est donc très important de l’utiliser et de le faire reconnaître.

J’espère que cet article vous aura fait changer d’avis sur le terme autrice si vous en aviez une vision négatif, peut-être vous aura-t-il même convaincu de l’utiliser à votre tour ! N’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez dans les commentaires.

Si vous voulez aller plus loin, je vous propose chaque mois de découvrir une autrice dans ma série d’articles l’autrice du mois.

Publicités

6 commentaires sur « L’Histoire du mot autrice »

  1. Je connaissais vaguement l’histoire du terme, donc merci beaucoup pour toutes ces explications ! J’étais habituée à utiliser « auteure » avant d’entendre parler du mot « autrice » et j’ai continué obstinément à utiliser le premier jusqu’à il n’y a pas si longtemps que ça. J’ai commencé à utiliser « autrice » et il faut arrêter de dire que c’est moche, c’est juste une question d’habitude ! Une fois que tu le lis/l’entends/l’écris régulièrement, ce terme n’est absolument plus choquant à nos fragiles oreilles, il entre même dans le domaine de l’habitude et de l’acceptable. 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Je suis contente que cela t’ai plu o/
      Oui je suis d’accord, il faut de dire qu’il est moche. J’ai souvent entendu cet argument après avoir expliqué que le mot autrice existait depuis bien plus longtemps qu’auteure. Je trouve tout à fait ridicule de refuser d’utiliser un mot parce qu’on le considère « moche ». Maintenant qu’il revient de plus en plus dans le langage (du moins je l’entend / le lis de plus en plus souvent), j’espère que cet argument disparaîtra.

      Aimé par 1 personne

  2. Super article, merci pour ce fort rappel historique !
    J’avoue utiliser le terme « auteur » en plaçant l’artiste comme être neutre en général mais je tente de plus en plus de me tourner vers le mot « autrice » pour les écrivaines parce que ça a du sens 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Je suis ravie que ça t’ai plu ! Dans un cadre officiel genre examen, devoir, j’ai tendance à utiliser aussi auteur comme étant artiste neutre, même si c’est une femme. Autrice n’est pas encore bien accepté. En tout cas c’est chouette si tu vises à l’utiliser de plus en plus, plus il sera utilisé, moins on le jugera ridicule !

      J'aime

  3. Article intéressant, j’avoue que ça m’a fait réfléchir concernant mon utilisation du terme « auteure », bon ça tient plus du réflexe et souvent je ne m’en rend même pas compte. Je pense qu’effectivement le terme « autrice » a plus de sens, on dit bien « lectrice », après tout.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci ! J’ai aussi pendant longtemps utilisé auteure par réflexe. En même temps on entend / lit tellement peu le mot autrice qu’on ne pense pas à l’utiliser. Je n’avais pensé à faire le rapprochement entre auteur et lecteur, mais c’est vrai qu’on a la même déclinaison au féminin.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s