La femme guerrière en histoire et littérature par Estelle Bédée

Estelle Bédée, Docteure en Littérature française, a très gentiment accepté que je publie sur le blog son intervention la conférence : la femme guerrière en histoire et littérature. L’article qui suit est de sa plume.

Il n’est bien sûr pas question d’établir un catalogue exhaustif des guerrières historiques et littéraires, mais plutôt d’observer quelques exemples dont la mise en relation permettrait l’esquisse d’une définition, voire d’une redéfinition de la perception de la guerrière à diverses époques, et la façon dont cette idée a relativement façonné l’image que nous en avons aujourd’hui.

Pour commencer, lorsque l’on cherche la définition de la guerrière dans un dictionnaire en ligne, on apprend ceci : d’une part « personne dont le métier est de faire la guerre » avec des exemples masculins (« les guerriers romains »). D’autre part : « adj. Tout ce qui est relatif à la guerre ou « qui aime faire la guerre », syn. De « belliqueux ». La guerrière ne serait donc pas destinée à exercer et serait alors réduite au « féminin » de « guerrier ».
Dès l’Antiquité, on trouve pourtant des traces de guerrières (les légendaires Amazones, qui seraient plutôt des guerrières  scythes et sarmates, ou encore des découvertes archéologiques accréditant la thèse de femmes Vikings guerrières…) mais les femmes combattantes sont plutôt rares (il y a durant la 1ère Guerre Mondiale l’exemple des femmes russes, avec notamment un Bataillon de la Mort exclusivement féminin), les femmes en général ont plutôt un rôle auxiliaire.
Les guerres auxquelles prennent part les femmes sont rarement les conflits armés entre deux nations (puisque réservés à l’armée de métier et aux combattants réquisitionnés masculins ; la conscription ne s’adressant pas aux femmes) avant les 70’s et l’ouverture de l’armée de métier aux femmes dans plusieurs pays.
Notons l’exception de Jeanne d’Arc ainsi que de certaines souveraines (qui ont un rôle de commandement.)
Tout ceci nous pousse à élargir la définition de guerre pour établir une typologie des guerrières. La guerre peut être civile, sociale (diverses formes d’insurrection, guerre idéologique…etc.)

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Anne-Marie-Louise d’Orléans, dite La Grande Mademoiselle, par Pierre Bourguignon.

Par exemple, Le rôle de La Grande Mademoiselle (cousine germaine de Louis XIV) pendant la Fronde, une guerre civile, est un rôle de commandement-qui a suffi à lui faire une réputation belliqueuse.
Le 2 juillet 1652, lors de la bataille du faubourg Saint-Antoine, Anne-Marie-Louise fait tirer le canon de la Bastille sur les troupes royales. Ce fait d’armes a suffi à en faire un personnage atypique auprès de ses contemporains. Sur le tableau, on retrouve les attributs « classiques » de Minerve (le bouclier avec la tête de Méduse, la lance, le casque ainsi que le portrait du père, qui pourrait être une allusion à Jupiter- en réalité son propre père, Gaston d’Orléans, l’a envoyée combattre à sa place afin de ne pas se brouiller avec les deux partis opposés.)
La Grande mademoiselle n’apparaît pas réellement dans la fiction ; elle n’a pas la même aura que Jeanne d’Arc, à qui ses contemporains ou des historiens l’ont comparée parfois par dérision, ses évocations sont plutôt de l’ordre de  la moquerie.

Femmes guerrières dans la fiction

Si ce personnage singulier n’a pas inspiré la fiction, on retrouve néanmoins d’autres femmes guerrières, réelles ou fictives, dans des œuvres romanesques. Si l’on s’attarde sur la littérature populaire, comprenant le roman d’aventures, le roman historique, le roman de capes et d’épée, pour y trouver quelques itérations de guerrières, on peut se pencher sur l’œuvre d’Alexandre Dumas – ce qu’autorise la prolifique bibliographie ainsi que le statut emblématique de l’auteur dans ce genre (ou plutôt ces genres) particulier. (Avis totalement subjectif !)

Dumas a quelques rares personnages de guerrières ; l’intérêt réside dans la diversité relative de ses représentations.

D’abord, la femme militaire :

En premier, citons un personnage ayant réellement existé, Marie-Antoinette.

 La reine, que l’on retrouve dans Ange Pitou (1850) et La Comtesse de Charny, (1853) (les deux derniers épisodes de la saga révolutionnaire Les Mémoires d’un Médecin) joue durant la Révolution un rôle de commandement ; elle a dès les prémisses –la prise de la Bastille- un comportement belliqueux, appelant aux armes, réunissant autour d’elle ses partisans, puis déclare la guerre à Paris, fait barricader les Tuileries, organise l’armée royaliste etc. Ce qui contraste avec l’apathie de Louis XVI. Il y a même une masculinisation du personnage, qualifiée de « virile ».

En second exemple, citons Diana (protagoniste du roman Les Blancs et les Bleus, 1867) : jeune royaliste voulant venger son père et sauver son frère, elle rejoint l’armée chouanne de Cadoudal :

Dans la vie que je vais mener, il est possible que je sois prise les armes à la main et faisant la guerre à la République. Vous fusillez les femmes et les enfants, c’est une guerre d’extermination, cela regarde Dieu et vous. Je puis être prise, mais je ne voudrais pas être fusillée avant de m’être vengée.

Contrairement aux autres femmes royalistes (Blanche de Beaulieu, Geneviève du Chevalier de Maison Rouge) Diana est active, armée, violente, et ne vient pas supplier pour un homme (frère, proche, mari, etc.) mais pour avoir sa vengeance :

– Je désire faire partie de la troupe du général, répondit tranquillement Diana.
– À quel titre ? demanda d’Argentan.
– À titre de volontaire, reprit froidement Diana.

Elle dit aussi, consciente des biais sexistes du contingent qu’elle souhaite rejoindre :

Je crois les femmes tout aussi braves que les hommes ; mais il existe dans nos pays religieux, dans notre vieille Bretagne surtout, des préjugés qui souvent forcent de combattre certains dévouements.

Diana est un exemple intéressant au sens où devenir une guerrière revient, dans l’imaginaire collectif, à une forme d’émancipation ; il est dit plus tôt dans le roman qu’elle « enrage » d’être « habillée en femme » et préfèrerait « avoir un fusil »,  cependant elle combat pour une cause anti-libertaire (même si la république n’est pas non plus totalement émancipatrice pour les femmes ; au moins, les républicains héritiers des groupes de gauche révolutionnaires-Les Bleus du titre- faisaient semblant de s’intéresser à l’égalité des sexes.) la Chouannerie (les Blancs) voulait clairement revenir à un ordre prérévolutionnaire, c’est-à-dire inégalitaire à tout niveau. Diana est donc dépolitisée, son seul et véritable combat est personnel. De femme guerrière, elle devient femme mercenaire.

Chez les femmes militaires, nous pouvons nous attarder sur la femme mousquetaire.

Absente dans la bibliographie dumasienne, elle doit son existence à l’adaptation. En effet, la figure du mousquetaire a été réinvestie et exploitée par la pop culture, ce qui a donné lieu à de nombreuses réappropriations, dont la femme mousquetaire.

A droite : Aramis, dans le dessin animé Sous Le Signe des Mousquetaires (1987-1989) devient ainsi une femme.
Au milieu : La Fille de d’Artagnan (Bertrand Tavernier, 1994)
A gauche : Les films Barbie, destinés à vendre une gamme de jouets thématiques en lien avec les longs-métrages, ont donc donné lieu à un merchandising permettant à toutes les petites filles (notamment en raison de la relative diversité raciale des produits) de « devenir » enfin mousquetaires.

Aux côtés de la femme militaire, on trouve également la femme insurgée :

Il s’agit d’une guerrière sociale, dont les occurrences les plus flagrantes sont visibles, chez Dumas dans Les Mémoires d’Un Médecin, précédemment cité.

Cette guerrière issue du peuple prend les armes, et participe à la composition d’une foule particulière, quasi uniquement motivée par la faim.

L’intervention de ces guerrières pourrait être résumée par le titre de chapitre « les femmes s’en mêlent » (Ange Pitou) D’abord mégères bruyantes puis martyres de la pauvreté prenant les armes comme dernier recours, leur éducation politique se fait « sur le tas ».

On retrouve alors une idée commune avec Jules Vallès, qui, plus tard (lors de 1848 et de la Commune de Paris) mesurera dans ses œuvres la gravité d’une insurrection au moment où les femmes prennent part au conflit.

Les femmes brûlent de prendre leur revanche, elles veulent servir la patrie à leur façon.

Ecrit encore Dumas dans Ange Pitou. Ces « dix-mille créatures furieuses » crient vengeance, ont faim, ne tiennent debout que par la colère : leurs apparitions dans le texte fictionnel relèvent du domaine de l’émotion et insistent sur la désorganisation. Cette troupe d’un genre nouveau (dans tous les sens du terme) devient véritablement inquiétante quand la horde se transforme en armée organisée, quand les ménagères deviennent des guerrières :

« Puisque les femmes sont organisées en troupe, puisqu’elles ont des fusils, des canons, de la poudre » elles seront désormais désignées comme « l’armée active » par opposition aux « fainéants de grenadiers qui semblent une armée de réserve » (dirigés par La Fayette). Leurs armes sont aussi diverses, rappelant simultanément leurs origines sociales et le rôle nouveau qu’elles se sont arrogé : on trouve aussi bien des manches à balais que des piques.

Un personnage aristocratique renseigne Marie-Antoinette sur la dangerosité de ces guerrières des rues :

Madame, savez-vous ce que c’est que le rôle d’une femme dans les guerres civiles? Non. Eh bien! Je m’en vais vous l’apprendre, et vous verrez que ce ne serait pas trop de deux soldats contre chaque femme. […]Savez-vous que sur le pont-levis de la Bastille il a passé autant de femmes que d’hommes, et qu’à cette heure, si les pierres de la Bastille s’écroulent, c’est sous le pic, manié par des mains de femmes?

(Ange Pitou, pp. 651-652)

5Au sein du collectif, il y a quelques individualisations. Théroigne de Méricourt se voit ainsi mise en fiction afin de participer au tableau d’époque.

Tout à coup, au milieu de ce groupe parut une hardie et terrible amazone,  vêtue de rouge, avec une ceinture armée de pistolets, et, au côté,  ce sabre qui devait, à travers dix-huit autres blessures, chercher  et trouver le cœur de Suleau.

C’était Théroigne de Méricourt, la belle Liégeoise. […]Quoi qu’il en soit, elle revient ! La voilà ! De courtisane de l’opulence, elle est devenue la prostituée du peuple.

Alexandre Dumas, La Comtesse de Charny, vol. III, pp.825-826

Souvent la guerrière républicaine est comparée à prostituée, une « fille publique ». Un exemple notable est celui de L’Education Sentimentale (1869) où Flaubert utilise ce terme pour décrire une insurgée lors de l’invasion des Tuileries en 1848. Il s’agit d’un jeu de mot avec « république », Res Publica (« la chose publique ») pour décrédibiliser les mouvements insurrectionnels ; pour dénigrer un mouvement social-ou signifier son scepticisme quant aux modalités d’actions- les romanciers n’hésitent pas à qualifier les hommes d’ivrognes et les femmes de catins.

Ce type de guerrières, plutôt en troupes, se retrouve néanmoins dans les romans d’insurrection : par exemple les Communardes de La Colonne (Lucien Descaves, 1901) font comme les hommes, et aux débuts de la Commune de 71, arborent des tenues militaires composées de fragments d’uniformes et d’armes diverses (réquisitionnées par les manifestants) puis deviennent les « pétroleuses » c’est-à-dire des femmes que l’on retrouve sur les barricades. Par la suite on observera une démilitarisation et les actions (auxquelles elles prendront aussi part) seront plus proches du terrorisme. Les guerrières sociales sont relativement absentes des romans pro-communards pour ne pas ternir l’image du mouvement – selon la conception misogyne qui veut que les femmes donnent une mauvaise image du mouvement auquel elles participent autrement qu’en tant que cuisinières et soignantes- et  omniprésentes dans les évocations anti-communardes, mettant en scène des harpies vindicatives débauchées.

 Cependant on peut mentionner un contre-exemple, Louise Michel, qui prend également les armes, (Verlaine lui rend hommage dans le poème Ballade en l’honneur de Louise Michel) version positive de la « pétroleuse », moins controversée (alors qu’elle a été proche de groupes anarchistes radicaux adeptes de la propagande par le fait comme Les Panthères des Batignolles)

On peut citer d’une certaine façon les femmes de Germinal  (1885) qui se radicalisent et forment une petite armée vengeresse contre l’épicier.

On assiste, tout au long du XIXe siècle, à l’élaboration d’un motif, la femme populaire rebelle, qui devient subséquemment une guerrière, puisque selon Gramsci : « toute lutte a un substrat militaire ».

Ces personnages (historiques et fictifs) donnent lieu à des figurations modernes et des récupérations : elles sont vues comme de « l’empowerment », par la transgression du genre, l’implication dans la vie civile et la réappropriation de l’espace public. Mais seulement pour les femmes blanches. Souvent les femmes blanches ne se battent pas pour l’émancipation générale mais pour accéder au même niveau de pouvoir que les hommes blancs. (Par exemple les suffragettes telles que Susan B. Anthony, ou encore les femmes esclavagistes…) Elles deviennent malgré tout des figures positives « retenues » pour les adaptations ou les créations originales de fictions mettant en scène des femmes guerrières et combattives. Bien que les femmes « du peuple » c’est-à-dire issues du prolétariat ou du lumpenprolétariat soient rarement mise à l’honneur individuellement, il y a tout de même une reconnaissance en tant que collectif, ce dont ne bénéficient pas les femmes non-blanches.

Femmes guerrières dans la réalité : combattantes oubliées.

Les femmes noires, à ce titre, permettent d’observer le syncrétisme entre femmes militaires et guerrières sociales, de par la multiplicité de leurs engagements et la variété des types.

Plusieurs femmes guerrières se sont également illustrées en Haïti.

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Victoria Montou dite Toya, morte en 1805, figure de l’insurrection haïtienne, tante de Dessalines, esclave originaire du Dahomey (qui aurait formé les combattants haïtiens)

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Sergent Sanit Belè (connue aussi sous le nom de Suzanne Bélair) épouse du Général Charles Bélair, avec qui elle fut exécutée par l’armée napoléonienne en 1805.

 

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Lumina Sophie dite Surprise, (1848-1879) s’illustra à la tête de l’insurrection du sud de la Martinique en septembre 1870 des cultivateurs contre les békés.

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Les Amazones du Dahomey, régiment exclusivement féminin actif jusqu’à sa dissolution en 1894 ; elles ont combattu contre l’armée coloniale française.

En somme, la fonction de la femme guerrière en littérature revient généralement à montrer spectaculairement l’ampleur d’un conflit (guerre civile, révolution, guérilla…)

L’évocation des combattantes non blanches (et plus particulièrement les afro-descendantes, africaines, caribéennes, afro-américaines…) relève plutôt du devoir de mémoire et de l’inspiration politique. La multiplicité des femmes guerrières est assez peu visible dans la pop culture, qui se concentre souvent sur un seul type,  mais parfois le surgissement de références non occidentales permet la mise en lumière d’autres modèles (Le comic book Black Panther puis son adaptation cinématographique par Ryan Coogler a permis la découverte ou la redécouverte des Amazones du Dahomey grâce aux personnages des Dora Milaje qu’elles ont inspirées).

Aussi, la femme guerrière est difficile à définir en raison de la polysémie du terme : est une guerrière une femme qui combat au sens large, et pas forcément avec les armes/dans un cadre militaire. Ce terme est aussi utilisé de nos jours pour des sportives, des activistes, des avocates etc. Assa Traoré, pour donner un dernier exemple, est concrètement et symboliquement une guerrière. Bien que la définition stricte fluctue au fil du temps et du contexte, que les représentations élargissent le sens tout en se pliant à des nomenclatures assez limitées, on peut dégager l’idée générale qu’on ne naît pas guerrière, on le devient.

 

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