Destruction de livres : de l’autodafé à l’art

jpg 2018-03-07 à 08_19_12Je vais te faire une confidence, je suis le genre de monstre qui n’hésite pas à corner les pages de mes livres et même qui m’arrive de les abîmer. J’ai une collection de marques-pages, mais quand le livre m’appartient je n’ai aucun regret à corner, écrire, voir dessiner dans ce livre. Je suis donc toujours quelque peu surprise quand je vois des lecteurs ou lectrices s’offusquer que l’on utilise le livre comme support d’œuvre artistique ou bien pour faire passer un message. A les entendre, la créatrice, le créateur est en plein mini-autodafé !

Pourtant, je pense pouvoir affirmer qu’un autodafé n’a rien à voir avec l’usage d’un livre comme support de création. J’en suis même certaine. Même si la finalité est la même : la destruction d’un livre, on ne considère pas de la même façon un livre. Un autodafé consiste à détruire un livre pour son contenu. Quand on parle d’autodafé on pense surtout aux nazis, qui brûlaient les livres dissidents. La voleuse de livres de Markus Zusak parle très bien de ce sujet. L’autodafé c’est un peu le niveau suivant de la censure littéraire. On ne contente pas d’interdire un contenu, on le brûle publiquement pour faire savoir qu’on le désapprouve et surtout on essaie de le faire disparaître pour que ce contenu n’est plus d’existence.

Détruire un livre dans un but d’objet d’art c’est voir le livre comme objet et support d’un contenu. On ne cherche pas à faire disparaître un texte. Il arrive même que l’on choisit un livre en particulier comme support d’art, car on apprécie tout particulièrement le livre/contenu. Par exemple pour les demandes en mariages où l’on creuse un livre pour cacher une bague, c’est plus sympa avec un livre qu’on apprécie en tant que lectrice ou lecteur. Et là, s’offusquer n’a pas trop de sens. On est pas dans l’univers de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury où le rôle des pompiers est de brûler les livres. On est dans un univers, où beaucoup de livres sont édités, réédités, encore et encore. Au point que tellement de livres sont imprimés que régulièrement les maisons d’éditions doivent détruire les invendus. On est dans un monde, où le marché est inondé de multiples éditions avec toujours le même contenu.

Et puis il y a le cas des vieux livres, Sylvie Falcon, une styliste a créé une robe à l’aide de vieux livres, certains datant même de plusieurs siècles ! Comment ? On ose détruire de vieux livres au nom de l’art ? Là encore il faut contextualiser, ce n’est pas parce qu’un livre est vieux qu’il a un contenu qui intéresse de nouveau. Les livres qu’elle a utilisé étaient oubliés depuis des décennies sur des étagères de bouquinistes. C’était des livres qui finiraient très probablement par être détruits et envoyés à la poubelle.

Un livre au final ce n’est qu’un objet qui est le support d’un contenu. Parfois cet objet est plaisant quand on a une belle édition, mais bien souvent il n’est que le support d’un texte. Ce contenu peut se retrouver très vite dépassé, comme dans le cas des encyclopédies et n’a plus aucun intérêt si ce n’est historique. Dans ce cas, on se contente de conserver un échantillon dans un intérêt de préservation. Peut-être que cette idée t’offusque, mais je pense que peu de personnes jugeront pertinent d’un point de vue historique de conserver Twilight ou Cinquante nuances de Grey. Pourtant, ces deux sagas ont marqué l’histoire littéraire moderne à leur manière.

Il ne faut pas sacraliser l’objet-livre et le remettre à sa place d’objet rappel aussi sa fonction d’objet de consommation en tant que support d’un contenu. Désacraliser l’objet-livre c’est aussi reconnaître que non, ramener des vieux livres abîmés ou datant des années 90 vont très probablement pas intéresser les bibliothèques. Laisse les tranquille. Que oui, l’objet-livre peut tout à fait être support d’art et cela peut être même fait dans un réflexe de recyclage. Corner les pages, écrire, dessiner, abîmer volontairement ou non un ouvrage, ce n’est pas faire preuve de manque de respect envers le contenu d’un livre. C’est une autre façon de faire vivre un livre.

24 réflexions sur “Destruction de livres : de l’autodafé à l’art

  1. Capitaine Café dit :

    Note qu’en jeunesse, encore une fois, on a des livres pour les tout-petits qui ne demandent qu’à être touchés, abîmés, mordus, pliés, mouillés, etc.
    Oui, il faut désacraliser le livre et la lecture : si on ne lit pas, ce n’est pas grave. On manquera certainement de culture, point. Mais quelle culture ?
    Pour en venir aux autodafés, les réseaux sociaux ont fait de cette pratique un sport national et, si aujourd’hui on ne brûle plus physiquement les livres, on les crame à coup d’insultes, et tant qu’à faire on crame leurs auteurs. La dessinatrice Emma est à l’initiative de l’un des pires autodafés de 2018 puisque derrière son coup de gueule (qu’elle a retiré depuis de facebook) sur On a chopé la puberté (Milan), 148 000 personnes ont demandé à retirer ce livre des rayons des librairies, pour des prétextes pseudo-sexistes. Et les autrices du livre ont subi un déferlement de haine et de menaces (parfois de mort) sur Internet et dans la vraie vie.
    Le monde littéraire, qui passe son temps à se croire au-dessus de tout, est limite fasciste, parfois.

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    • Babitty Lapina dit :

      Pour les adultes, il y a le carnet à détruire. Il y a des pages à arracher, à gribouiller, etc. Carnet qui à l’air assez amusant je trouve ! Mais c’est vrai que les gens n’évoquent jamais les livres pour les tous petits qui sont justement pensés pour passer entre des mains qui aiment les expériences.

      Je me souviens de cette critique vis à vis du livre On a choppé la puberté, même si j’étais ok avec certaines d’entre elles, je suis beaucoup moins jouasse à l’idée de censurer un livre. Tant qu’il respecte le cadre légale, on a aucune raison de le censurer. Et s’attaquer ainsi aux autrices, c’est tout simplement honteux.

      Sans forcément allez jusqu’à l’autodafé, le monde littéraire peut être très critique au sujet de certaines oeuvres et avoir un véritable mépris qui me met parfois mal à l’aise. C’est une réflexion que j’avais développé en partie à l’époque à travers deux articles : peut-on aimer une oeuvre problématiques ? (https://histoirenaturelledebibliophiles.wordpress.com/2017/09/30/peut-on-aimer-une-oeuvre-problematique/) et moralité et littérature (https://histoirenaturelledebibliophiles.wordpress.com/2018/08/25/moralite-et-litterature/)

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  2. motivationdouce dit :

    Chouette article 🙂
    Les petits coups dans les livres, ça me dérange surtout quand c’est un livre que je veux offrir à quelqu’un d’autre que moi-même. J’ai peur que la personne trouve que je m’en fiche de lui faire un cadeau abîmé (même si c’est vraiment un tout petit accro).
    Annoter un livre, par contre, je trouve ça positif, ça veut dire qu’on est vraiment en symbiose avec lui^^

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    • Babitty Lapina dit :

      Merci ! 🙂

      Offrir des livres c’est encore autre chose je trouve. Je n’offre que du neuf, sauf si la personne m’a dit qu’elle était OK avec l’occasion (voir voulait avant tout de l’occasion) et acceptait qu’il soit un peu abîmé. (Rien de déchiré non plus, mais une tranche un peu cassée au pire des cas.)

      Je n’annote jamais les livres que j’offre, mais je trouve que la manière dont tu le présentes c’est une très jolie idée !

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    • Babitty Lapina dit :

      Les livres que j’évoquais dans l’article c’est ceux qui ne nous appartiennent pas, oubliés depuis des décennies sans exagération et surtout dont personne ne voulait ! Ce qui me l’a inspiré c’est justement que les gens étaient choqués par cette robe ou bien que l’on ose faire un trou dans un livre Harry Potter pour montrer la différence entre roman et film ! A chaque fois il y a une grosse partie des commentaires qui vont jusqu’à parler d’autodafé limite x.x

      Après quand ce sont nos livres, je considère que chacun doit juger de comment ses livres doivent être ♥

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  3. aurelalala dit :

    Sur le principe, chacun doit pouvoir manipuler ses livres de la manière qu’il le souhaite. Par contre, je me souviens avoir prêté des livres à ma demi-sœur qui me les a rendus vraiment très abîmés par rapport à l’état dans lequel ils étaient avant qu’elle ne les prenne. C’est pas grand chose mais j’ai trouvé ça énervant. Mon grand-père avait l’habitude de souligner, raturer, écrire dans les marges des livres en sa possession, je ne trouvais pas ça dramatique.
    Par contre, j’évite d’écrire dans les miens. Il m’arrive parfois de corner les pages parce qu’il y a une phrase qui me plaît et que je n’ai rien pour la noter.
    Je pense qu’on devrait tous respecter la façon dont on veut utiliser le livre qui n’est en effet qu’un objet. Ça marche dans les deux sens.

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    • Babitty Lapina dit :

      Je suis tout à fait d’accord avec toi, les livres que l’on possède, on les gère comme on le sent. Et si on les prête à une personne, elle doit le rendre dans l’état qui a été prêté ! C’est la moindre des choses, mais comme n’importe quel objet que l’on prêterait.

      Les livres évoqués dans l’article plus haut c’est vraiment des livres dont personne ne voulait depuis des décennies, qui allaient probablement finir à la poubelle ou bien des livres qu’une personne possède et à peut être acheté juste pour en faire un objet d’art. C’est les retours vis à vis de la robe qui m’ont inspiré cet article + les multiples fois où l’on juge en mode « je rigole, mais en fait je le pense vraiment » ceux qui cornent les pages !

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  4. Marjorie dit :

    Je comprends ta réflexion. Par contre, je suis trop maniaque des livres, je ne cornerai jamais une page, et je n’écrirai jamais sur un livre, même les livres scolaires je n’aime pas qu’ils soient annotés… Chacun prend soin de ses livres comme il l’entend, mais quand je prête un livre, j’aime qu’on me le rende tel que je l’ai donné. Les seuls livres qui « vivent » un peu plus avec moi sont ceux que j’emmène en voyage et notamment au bord de l’eau, c’est plus difficile de garder un livre nickel !

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    • Babitty Lapina dit :

      Vous êtes beaucoup dans ce cas de vouloir garder le livre tout beau ! Mis à part quelques éditions exceptionnelles que je n’embarque jamais avec moi dans les transports, je n’y prête pas beaucoup d’attention j’avoue. Je trouve que cela fait partie de la vie du livre. Par contre oui, quand on emprunte un livre, la moindre des choses c’est de le rendre dans le même état !

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  5. Mallou14 dit :

    J’aime garder mes livres dans un bon état, s’entend qu’il ne doit pas ressembler à un vieux torchon, mais ça ne me choque pas si des personnes cornent les pages, dessinent dedans, etc. Je trouve ça même assez original et si j’avais du talent pour dessiner (que je n’ai pas à mon grand regret), je ne me priverais pas pour dessiner dans ceux que j’ai adorés !

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    • Babitty Lapina dit :

      Je n’avais jamais pensé à dessiner dans mes livres ! Mais c’est une chouette idée, car j’adore gribouiller à droite à gauche. Ca serait une occasion de l’illustrer et de faire de jolies dessins tient ! Après si je les cornes, etc. je garde un état assez correct quand même haha.

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  6. paradisehunter35 dit :

    Concernant les autodafés, il y a une citation que j’aime particulièrement :  » quand on brûle des livres, on s’apprête à brûler des gens ».
    Je suis partagée sur ce sujet. Tout dépend du livre et surtout de son intérêt.
    Sûr que tous les livres ne sont pas intéressant ! Que penser par exemple des manuels scolaires ? Changer très souvent, ils deviennent vite obsolètes et sont détruits. Sans compter les livres de poche…
    Par contre des livres de plus de 100 ans, je suis plus réticente. Par exemple j’ai découvert (et acheté) récemment un vieux guide touristique de Paris datant d’entre 1907 et 1914 (c’est ce que j’ai réussi à déterminer). Sous un format poche avant l’heure, ce livre est passionnant et vraiment sympathique puisqu’il contenait encore sa carte pliée de Paris. Là pour moi, cela serait un sacrilège de l’utiliser pour le découper ou autre. Mais il est vrai que si moi je vois un intérêt pour cet ouvrage beaucoup ne le verront pas.
    On peut aussi penser aux vinyles qui sont utilisés comme pendule ou dessous d’assiettes ou pour je ne sais quoi encore. Tout comme les vieux magazines qui sont découpés, arrachés pour être incorporés à des oeuvres d’art. Moi cela me fait frissonner à chaque fois pourtant j’en ai aussi mis plein à la poubelle…
    En fait cette question est très intéressante au vu de notre ultra consommation notamment d’objets culturels. Quelle valeur peut-on donner à un objet produit à des milliers voir des millions d’exemplaires ?

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    • Babitty Lapina dit :

      Dans les archives nationales, on peut trouver des magazines féminins ou encore des catalogues de la redoute ! On conserve un échantillon pour les archives. Après c’est tout un métier de déterminée quel document rentre ou non dans cet échantillon.
      Cet article n’a pas vraiment soulevé les reactions que je pensais, haha. Mais je dirais que la conservation d’un objet va dependre du degret d’attachement qu’on a par rapport à ce dernier et aussi se poser la question de la transmission. Ok garder tel objet, mais pour le transmettre à qui ? Dans quel but ? Et là je pense en tant que particulier, vu que l’archivage et la conservation est un métier à part entière.
      Arracher des pages d’un livre pour faire une oeuvre d’art n’a pas la même signification si ce dernier n’est plus édité ou si je peux le commander dans n’importe quelle librairie. À ça s’ajoute l’attachement et l’intérêt qu’on porte à ce livre qui NOUS appartient.

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  7. Les Sortilèges Des Mots dit :

    Tu peux aussi parler de la Chine qui brûle des livres qui ne sont pas en accord avec le parti en place.

    Sinon, j’aime beaucoup ton article. Je fais partie de ceux qui ne supportent pas qu’on abîme un livre. Pourtant, j’en ai qui ont pris un peu d’humidité, j’achète de l’occasion parfois qui a jauni ou qui sent le vécu mais ça ne me gêne pas puisqu’il a une histoire. Et je pense que chacun doit voir les choses comme il l’entend

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    • Babitty Lapina dit :

      C’est vrai que j’aurais pu évoquer aussi la Chine, cela peut être un sujet drôlement intéressant : autodafé et censure dans le premier sens de la définition !

      Je suis contente que l’article t’ait plus 🙂 Je suis aussi du genre à voir un livre vivre, Sarah Crossan en parlait très bien dans son roman Inséparable, où l’une des héroïnes lit un roman que le garçon qu’elle aime lui a prêté. Il est corné, annoté, mais elle le lit à ce rythme et à l’impression de partager quelque chose avec lui. C’est dit de façon beaucoup plus jolie dans le roman !

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